LE PREMIER BONDLe "Pont de 3 mètres" à Yakouren

Qu'est-ce que Bereq'mouch, baptisé par les Kabyles de ce vocable étrange dans lequel s'insère une part de mystère? C'est une gorge profonde où roulent les eaux tumultueuses d'Assif Eldjema, ce grand torrent qui sert de déversoir à la fonte des neiges du Djurdjura.

En ce site sauvage, le génie militaire français s'empressa au lendemain de la conquête de construire un pont qui franchit la rivière d'une seule portée. Ce pont n'était à vrai dire qu'une modeste passerelle à parapets de fer bien ancrés aux dents culées. Tel quel, et d'apparence insignifiante, il aura été une réalité dans mon existence d'adolescent avant de se hisser au niveau d'un symbole, celui du passage d'un monde à un autre... De chaque côté du pont, des chênes rabougris et des maquis couvrent les pentes et leur rocaille. Ce coin perdu, désert, dont même les chèvres s'éloignent, avait la réputation d'un coupe-gorge où, en cas de malheur, nulle victime humaine ne pouvait, selon une expression du pays: «se faire entendre des anges.» Que viendraient-ils faire en effet, dans ce lieu maudit affecté au règne du diable? Lorsqu'on y passe seul, au-dessus des eaux, bruyantes toute l'année, même au plus fort de l'été, on est secoué malgré soi d'un frisson comme si tous les monstres de nos contes et les récits de brigands trouvaient en ce site sauvage leur lieu privilégié. De tout temps les kabyles l'ont peuplé de puissances occultes et l'ont appréhendé au point d'avoir édifié, à cent mètres de la passerelle, près d'une source d'eau merveilleusement pure, un très modeste sanctuaire -une cahute à vrai dire- destiné à conjurer les maléfices d'alentour et à assurer la sauvegarde des voyageurs. Il suffisait à ceux-ci de lui adresser une invocation et si possible de s'acquitter d'un péage de principe : galette ou figues déposées à la porte... Il y a près d'un siècle et avant toute construction de pont, on ne passait là qu’à gué, mais la force des eaux bondissantes, entre d'énormes rochers faisait parfois des victimes. Ces macabres souvenirs ajoutaient aux rémanences maléfiques des falaises voisines.

Lorsque fut construit le pont, mon grand-père qui avait un grand terrain de parcours, non loin du site, à Tijdit, disait de cet ouvrage d'art -le premier de la région- :

«La main des Français est passée là.».

À ses yeux, l'ouvrage avait une valeur, non seulement d'utilité, mais également d'assise et d'empreinte. Le pont servait certes de trait d'union entre deux tribus voisines, mais en y pensant bien, il reliait aussi deux univers. Le cours d'eau délimitait rigoureusement les terres des Aït-Yeni et celles des Iratène, chaque tribu occupant un versant. Aucun propriétaire riverain ne pouvait à l'époque s'étendre au territoire d'outre-rivière. Des rixes graves en auraient été l'inévitable prix. Avant la construction de la passerelle et l'avènement des libertés assurées par la présence française, Bereq'mouch fixait les limites de nos déambulations. On ne pouvait franchir ces limites que sous la protection de la tribu voisine -1'Anaïa-. Bereq'mouch était le point d'orgue de notre agitation tribale. À cause de quoi nous étions figés dans un univers clos par la rivière.

Depuis qu'existe le pont; nous pouvions aller au-delà, et monter enfin le plus librement du monde vers le Fort, point avancé du monde civilisé. Le versant des Iratène que nos aïeux n'abordaient que sous condition est devenu notre première rampe d'accès au monde nouveau qu'il nous est devenu loisible de découvrir. Le découvrir! C'était mon rêve, ma première préoccupation à l'aurore de mon adolescence. Et un matin de quatorze juillet, sous prétexte d'aller nous baigner à la rivière bordant Tijdit, nous décidâmes, mon cousin Saou, quelques autres camarades et moi de «monter au Fort». Du coup, nous sortions de notre île, et symboliquement nous prenions nos premières distances à l'égard des «siècles obscurs» de notre passé.

Augustin IBAZIZEN

LE PONT DE BEREQ'MOUCH

ou le bond de mille ans

Editions LA TABLE RONDE 1979

Pages 109-110

AKKA 2006 © GeLamBre