Ali Khodja et l'édification de Bordj SabaouRuines du Bordj Sabaou à Tizi-Ouzou

C'est vers 1720 que le gouvernement d'Alger nomma un officier du nom d'Ali Khodja, pour surveiller la Kabylie et asseoir durablement la présence turque dans le bassin du Sébaou. Ce haut fonctionnaire était un guerrier et un administrateur hors pair. Dès son arrivée sur les lieux de son nouveau commandement, Ah Khodja se heurta à la résistance des Amraoua. Si Ahmed Ou Ahli Boukhtouche, qui fut peut-être le dernier de sa lignée à s'opposer, les armes à la main, à la mainmise des Turcs sur la vallée du Sébaou, livra bataille à Ali Khodja à Draâ Ben-Khedda. Le Turc sortit victorieux de cette première rencontre. Après maintes péripéties, une deuxième grande bataille allait mettre aux prises les deux chefs à Bou Ilazzazen, au pied de la montagne des Aït Fraoucen. Cette fois, la défaite qu'infligea le chef turc à son adversaire, sur le territoire de sa propre tribu, allait consacrer l'élimination des Boukhtouche de la vallée du Sébaou. Après cette victoire, l'infatigable Ali Khodja s’attacha à l'organisation du territoire qu’il venait de soumettre. De l'activité débordante d'Ali Khodja, retenons ses principales réalisations. Il réussit d'abord à organiser les villages des Amraoua en makhzen[1]. Dans le domaine de la défense, Ali Khodja fut un bâtisseur. C'est lui qui fit construire Bordj Sébaou et Bordj Boghni. À Tizi-Ouzou, il agrandit et fortifia l'ancien poste d'observation qui devint, dès lors, Bordj Tizi-Ouzou. Il y installa une garnison dotée de quelques canons. De cette époque date aussi la création de deux importants marchés hebdomadaires: Souk El-Th'nine de Baghhlia et non loin de Bordj Sébaou, le plus important, Sebt Amroua de Oued Defali[2] près de Draâ Ben-Khedda. Plus tard, ce marché fut transféré à Tizi-Ouzou où, jusqu'à ces derniers temps, on l’appelait encore Sebt El-Khodja, du nom de son fondateur. Ajoutons encore que c'est Ali Khodja qui fut à l'origine de l'implantation de la colonie des Abid Chamlal, située à quelques kilomètres à l’est de Tizi-Ouzou[3]. Disons tout de suite que cette colonie n'a conservé de noir que le nom car le métissage a fini par éliminer presque totalement la noirceur de peau des Abid[4] à tel point qu'il est aujourd'hui impossible de les distinguer du reste des populations environnantes.

Dans une étude consacrée aux colonies noires de la Grande-Kabylie, le colonel Robin dit que ce sont les Turcs qui les avaient implantées dans la région. L’une d’elles fut établie à Aïn Zaouïa, à proximité de Boghni; celle de Chamlal serait issue de la précédente et les Abid, qui étaient réputés bons ouvriers maraîchers, furent installés sur les terres fertiles de Chamlal pour faire du maraîchage, afin de ravitailler la garnison du Bordj de Tizi-Ouzou. La zmala[5] des Abid fut incluse dans le makhzen des Amraoua, tout en gardant ses particularités. Plus tard, les Abid accueillirent dans leur zmala de nombreux étrangers. Cette extension de la colonie finit par changer son caractère essentiellement agricole des débuts. Cela permit aux Abid de fournir au makhzen des cavaliers et des chefs de valeur, dont certains acquirent une renommée qui dépassa les limites de la zmala.

Avant de clore ce chapitre sur les réalisations d'Ali Khodja, disons notre regret de ne pas en savoir plus sur ce personnage. En effet, nous ignorons quelle fut la durée de son commandement dans le Sébaou, nous ne savons pas non plus le nom de son successeur immédiat à la tête de Bordj Sébaou. Par contre, il est certain qu'il fut le premier à porter le titre de Caïd Sabaou (ou caïd du Sébaou).

Mohamed Seghir FEREDJ

Histoire de Tizi-Ouzou et de sa région

(des origines à 1954)

Éditions Hammouda. 2000

Pages 35 à 37


[1] Ce terme désignait une force armée non régulière, composée surtout de cavaliers qui, moyennant certains privilèges et à certaines conditions, se mettaient au service du beylik pour assurer la police et la collecte des impôts.

[2] Dans la prononciation locale, on dit Oued Fali, alors que c'est bien Oued Defali (littéralement rivière des lauriers roses) qui est exacte.

[3] Actuellement, deux villages issus de l'ancienne colonie sont situés en bordure de la route nationale n°12 (vers Alger), à quelques centaines de mètres du confluent du Sébaou et de l'oued Aïssi.

[4] Pluriel de abd, littéralement esclave.

[5] Zmala ou zemala vient de l'arabe (zamil au singulier: camarade, collègue). Dans le jargon administratif de l'époque, il désignait une communauté, une colonie. Ce mot s'écrit aussi smala.

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