Politique, sexe, Internet, violence, portable, visa, Nasrallah

 

Avoir 20 ans en Algérie

 

Par : Mustapha BENFODIL ( Liberté Septembre 2006 )

  

 

Au regard de l’importance que le thème de la jeunesse représente, Liberté lui consacre un dossier complet à travers un dictionnaire thématique de A comme “amour” à Z comme “zetla”.

 

Un chiffre mythique assure, malgré les coupes démographiques opérées dans le corps éprouvé de la société algérienne à coup de terrorisme, de FMI, de malbouffe et de limitation des naissances, que les jeunes sont encore et toujours numériquement la tranche d’âge dominante à plus de 70%. À ce titre, nous avons voulu sonder un peu l’univers de cette catégorie tellement ignorée des politiques et des gouvernements successifs. Nous avons voulu fouiller dans le cœur des jeunes, dans leur tête, dans leur conscient et leur subconscient, dans leur corps et dans leurs codes, dans leur autodérision, leur humour acide, dans leur libido… Nous avons voulu sonder leurs appréhensions, leurs aspirations, leurs désirs ; décrypter leur mental, leur système de représentations, savoir à quoi ils pensent et de quoi ils rêvent, qu’est-ce qu’ils font toute la journée sur Internet ou à tripoter leur télécommande ou leur téléphone portable, qu’est-ce qu’ils écoutent comme musique, est-ce qu’ils lisent la presse, s’intéressent-ils à la politique, à l’histoire, croient-ils au vote ou encore comment vivent-ils leur vie privée, croient-ils encore à l’amour et quelles sont leurs dispositions à adhérer à telle ou telle doctrine séduisante ? Autant de questions à même de se structurer en problématique et d’esquisser une sociologie et une sociographie de la jeunesse algérienne.

Une jeunesse souvent décrite comme étant “perdue”, “désemparée”, sans père ni repères, ballottée entre la désillusion et la violence. Les plus pessimistes parmi leurs aînés parlent du “péril-jeunes” sur fond d’une Algérie pas toujours tendre avec eux, et que le trublion Amazigh Kateb résume si bien dans “Naâ ding dingue dong” quand il scande : “L’Algérie est un match inamical.”  Ces questions, nous les leur avons soumises tantôt directement, en allant les tirer de leur bulle, de leurs parties de guinche ou de foot, tantôt en débattant de tout cela avec eux par le truchement du Net moyennant un canevas de questionnaire. Si notre marge touchait en théorie les 15-35 ans, nous devons avouer que notre intérêt s’est porté en priorité sur ceux qui sont à l’orée de leur 20e printemps. Comme il sera loisible pour le lecteur de le constater, ils sont sacrément futés, nos jeunes, étonnants de vivacité et d’espièglerie. Ils sont vifs, ils sont lumineux, et, au final, loin d’être aussi déboussolés que l’on pourrait le croire. Et, par-dessus tout, Mazal kayen l’espoir (il y a encore de l’espoir), le plus beau testament de Hasni, reste résolument leur talisman intime. Nous avons choisi de donner à cette enquête d’opinion la forme d’un abécédaire thématique en puisant dans les mots et les idiomes de cette jeunesse bouillonnante et son lexique truculent. Il s’agit d’un matériau cueilli à l’état brut qui n’a nullement la prétention d’être exhaustif, encore moins d’être représentatif. Prenez-le pour ce qu’il est : une pêche improbable dans une mer de jouvence. Au lecteur donc de méditer ce dictionnaire insolent de la vie…

 

 

Amour

 

Belle entrée en matière que de commencer par la lettre “A” comme “amour”, le sujet qui passionne le plus les jeunes. Et sous ce chapitre, on peut le dire d’entrée de jeu, la grande majorité de ceux que nous avons interrogés se montrent (déjà) désabusés, prématurément désenchantés. Nassima, 27 ans, déléguée médicale résidant à Oran, résume cela en un seul mot : “foutaise”. Et de développer quand nous l’invitons à disséquer ce qui empêche les jeunes gens d’aujourd’hui de vivre des amours idylliques : “La sincérité et la pureté des sentiments et des intentions”, fait-elle. Des jeunes rencontrés à Bab El Oued sont catégoriques. Pour eux, c’est la faute aux “nanas”. Celles-ci seraient matérialistes.  “Si t’as pas de portable, ma tekhzerch même pas fik”, lance Youcef, 20 ans, “hors-champ”. “Elles veulent la bagnole, la belle vie. À mon avis, elles regardent trop la télévision”, lâche à l’autre bout Amine, 17 ans, lycéen résidant au Golfe. “Pour moi, les filles sont des allumeuses”, tranche Imed, 18 ans, en classe de terminale cette année, beau gosse à souhait et tombeur malgré lui. “Elles font tout pour te provoquer, après, elles te laissent planté là comme un idiot”, poursuit-il. Pour leur part, les filles reprochent aux “mecs” d’être vicieux, “carnivores”, portés exclusivement sur la chair et n’honorant de leur verve langoureuse que les filles dites “canon”. Lina, 25 ans, licenciée en management : “Les jeunes Algériens ne parlent que de choses bêtes. Pour tout dire, il n’y a que le sexe qui les intéresse. Récemment, j’ai connu un mec par Internet, et lorsqu’on s’est rencontrés, il m’a dit que je n’étais pas son genre de femme physiquement. En somme, les filles choisissent les garçons sur la base de l’argent, et les garçons choisissent les filles sur la base de leur beauté.” Il semblerait donc que les jeunes amants d’aujourd’hui soient plus “speed” que leurs aînés, plus “tactiles”, moins “fleur bleue”. C’est un peu l’ère des amours “bipage”, des amours “texto”. Encore que les SMS romantiques ne sont pas toujours de rigueur. Les plus radicaux estiment que la littérature sentimentale a disparu, que l’institution de la drague est menacée et que tout va à la vitesse grand “V” sans respect aucun du code de la séduction. Après les autoroutes de la mort, les autoroutes de l’amour…

 

 

Ben Laden

 

Son nom est scandé à volonté dans les stades à tel point que nous avons cru que le chef suprême d’Al-Qaïda était la nouvelle mascotte des “Chenaouas”. Rencontrés dans leur fief de Bab El-Oued, un groupe de fanas du Mouloudia âgés de 18 à 20 ans ont tenu à apporter cette mise au point par la voix de leur leader Fathallah, la vingtaine tout juste bouclée, intermittent du “t’bezniss” : “C’est vrai que nous scandons "Ben Laden, chikour el Marikane", mais c’est pour narguer le système, car nous sommes antihoukouma. Vous ne voyez pas qu’ils sont partout, les Américains ? Et le système leur a ouvert grandes les portes. Vous n’allez qu’à voir Hassi Messaoud. Pourquoi n’avons-nous pas le droit d’aller travailler là-bas ? Tu trouves normal, toi, d’entrer avec un passeport dans ton propre pays ? On a du pétrole à gogo et on croule sous le chômage et la misère. On n’a pas de boulot, pas de loisirs, rien. Ce régime est à la solde des Américains.” Très pertinente, l’analyse de Fathallah, charmeur et beau rhéteur, la gueule fendue d’un sourire narquois. D’autres jeunes soutiennent qu’ils ne sont pas dupes : pour eux, il ne fait aucun doute que Ben Laden est un pur produit de la CIA. “Même quand on le voit sur Al Jazira, on n’y croit pas trop. C’est de la mise en scène tout ça. Qui va croire que les Américains ne l’ont pas capturé ? Tout ça c’est du pipeau. Les talibans sont une création américaine. Cela s’appelle diviser pour régner”, estime Rédha, 18 ans, bachelier.

 

 

Bipage

 

C’est un fait : le “bipage” est devenu langue nationale. Et s’il est un gadget qui fait l’unanimité parmi les jeunes, de Bouzaréah à Bettioua et de Hassi Khabbi à Aïn Sefra, c’est bien lui : le téléphone portable. C’est le bidule le plus adulé, l’objet fétiche par excellence. Les plus fétichistes ne reculent devant rien pour avoir le cellulaire dernier cri ou le dernier machin avec lecteur MP3. Ainsi, après la cybermania, la portabmania ! pluie de SMS sur Alger. Les opérateurs de téléphonie mobile ont vite compris l’étendue phénoménale du marché des puces et ont adapté leur stratégie commerciale en fonction de cette nouvelle demande. Les pubs explosent à la télé, à la radio, sur El Bahdja, dans les champs de patate, au hammam, partout… Parallèlement à cette hystérie marchande, vague de blagues à Alger autour du thème de la “portabilisation” de la société algérienne. L’une d’elles, succulente pépite de l’humour algérois, n’hésite pas à détourner carrément un hadith célèbre, un dit du Prophète, pour les besoins de la cause :  An Siemens Ibn Abi Nokia qal : “Men youhibou minkoum akhahou fel yatadhakarhou bi appel, wa man lam yastatiâ fa bi sms, wa man lam yastatiâ fa bi bip wa dhalika adhâfou el imane.” (Siemens Fils de Nokia a dit : “Celui qui a de l’estime pour son frère, qu’il l’honore d’un appel, sinon d’un SMS, sinon d’un bip et c’est le smig pour un croyant.”)

 

 

Chat

 

Force est de constater que les sites de rencontres et autres forums de discussion sont l’un des passe-temps favoris de la nouvelle génération. D’aucuns y vont dans l’espoir de trouver l’âme sœur ou carrément une femme/un mari, comme c’est le cas de cette jeune Oranaise de 18 ans interrogée sur tchatche.com. À la question de savoir ce qu’elle recherche en priorité sur Internet, elle réplique tout de go : “Je cherche à me faire des amis et un beau garçon pour me marier.” Qu’on médite cet autre message relevé sur un site de chat très visité par les Algériens : “Je m’adresse à toutes les jeunes filles et les femmes âgées de 21 à 45 ans et privées d’affection par le destin parce que célibataires, divorcées, veuves, ou même mariées et non satisfaites. Je suis là pour vous donner beaucoup d’amour et d’affection en toute discrétion. Si vous habitez à Alger ou ses environs, n’hésitez pas à me contacter...” Ou encore ce message d’une internaute que nous reproduisons tel quel : “Je veux une discution intéressante et sinsère et quotidienne et svp le respet hors ça je réponds plus, merci.” Ainsi, les nouveaux “draguérilléros” (pour reprendre Abderrahmane Lounès) ont le cœur “ADSL”. Même les chômeurs, les sans-grade, les sans diplôme, les femmes au foyer se connectent. Les messages sont crus ou sibyllins, romantiques ou graveleux, spirituels ou carnassiers. Mais quel que soit le profil psychologique de leurs auteurs, ils renseignent tous, peu ou prou, sur une incommensurable détresse affective et une très grande misère sexuelle.

À noter que beaucoup de jeunes, notamment les filles, se disent déçus par la tournure que prennent ces discussions. “C’est à croire qu’il n’y a que des obsédés sur ces sites”, se plaint une internaute. Une autre, échaudée par une expérience malheureuse comme beaucoup dans son cas, devait constater la mort dans l’âme : “Les jeunes qui chattent sur Internet sont dans leur majorité des menteurs qualifiés.”

 

 

Délinquance

 

Dans les grands centres urbains, on ne parle que de cela. La violence urbaine prend décidément la proportion d’un fléau, à croire que nos villes sont de plus en plus étroites pour nos jeunes. Agressions en tout genre, vol de portables, vol de bijoux à l’arraché, vol de voitures, autant de délits qui plongent des quartiers entiers dans la psychose. Un ex-détrousseur témoigne : “Oui, j’ai été voleur. Hamdoullah, aujourd’hui, j’ai décroché. Si je n’avais pas de quoi vivre, croyez-moi, j’aurais repris du service et je n’aurais pas hésité à vous agresser, vous-mêmes. C’est le chômage qui est la cause de tout cela. Les jeunes n’ont pas de travail, ils n’ont pas de perspectives, que voulez-vous qu’ils fassent ?” Le corps lacéré, gravé de stigmates, notre interlocuteur avoue qu’il est de tempérament bagarreur. Il est amateur de shit et ne s’en cache pas : “Sans ça, je ne me sentirais pas bien. Ça m’apaise”, ricane-t-il, euphorique. Selon de nombreux témoignages, les jeunes auteurs d’agressions sont souvent shootés. Cela leur donnerait du courage pour accomplir leur forfait. On notera aussi que de nouveaux besoins sont nés chez les jeunes qui poussent les plus hardis d’entre eux à recourir à l’extrême pour l’obtenir.

 

 

Émeute

 

 

Depuis les événements du 5 octobre 1988 qui ont donné le la de la contestation juvénile, le recours à l’émeute en tant que moyen d’expression privilégié s’est érigé en réflexe politique, si bien que les sociologues parlent de “culture de l’émeute” ( lire l’entretien de Noureddine Toualbi-Thâalbi dans nos prochaines éditions : Journal LIBERTÉ ). Devant l’absence de canaux de transmission entre la société civile et les pouvoirs publics, devant l’impéritie des institutions à tous les niveaux, devant le mur d’incommunicabilité infranchissable affiché par l’administration locale, devant le manque de mobilisation des partis politiques, le manque d’entrain du mouvement associatif, l’absence de culture citoyenne, de culture militante, l’absence de liberté syndicale, l’émeute spontanée devient l’ultime voie pour faire aboutir les revendications des jeunes. Aussi il ne se passe quasiment pas un jour sans que dans telle ou telle bourgade de l’intérieur du pays n’éclate une révolte.

 

 

Ennui

 

Voilà un mot que connaît fort bien le dictionnaire intime des jeunes. C’est vrai que l’ennui est un sport national. Pour “tuer le temps”, les garçons font ce qu’ils peuvent : dominos, guinche et autres jeux de société agrémentés d’un joint ; parties de foot ou de basket… Sinon, c’est les interminables papotages de quartier du matin au… matin, ponctués d’une pause-bouffe et de grasses matinées prolongées. À Bab El-Oued, nous avons rencontré un groupe de jeunes justement affairés autour d’un plateau de “doumine” dans l’enceinte du stade, aménagé sur les décombres de l’ancien marché de Triolet emporté par le déluge du 10 novembre 2001.

Ils sont sympas comme tout, ils ont tous la vingtaine, consommée ou consumée. “Nous avons dû cotiser pour réparer ce panier de basket”, dit El-Amri, 20 ans, élève en terminale. El-Amri déchire des bouts de carton et nous lance, un soupçon de dépit perlant dans ses grands yeux : “Voilà comment passe notre temps.” Et la métaphore cartonnée de partir avec le vent. “Comme vous le voyez, on s’occupe aux dominos. En fin d’après-midi, nous jouons un peu au basket, et le soir, c’est les causeries interminables à parler de tout et de rien.” La plage ? Ce n’est pas trop leur truc : “Et puis, il faut du taouil pour aller à la plage. Sinon, on se baigne à côté, à R’mila (BEO).” Inventifs comme ils sont, ils organisent des concours de break-dance, de contorsions, de capuera. Et Moh, un magnifique farfadet de 20 ans, pourtant handicapé des deux jambes, nous fait une belle démo de break-dance acrobatique avec ses béquilles.

Chapeau ! Amar lui donne la réplique en imitant la “choré” de Keanu Reeves dans Matrix. On remarquera au passage que la pratique du sport comme travail sur le corps, comme fête du corps, est de plus en plus présente chez les jeunes.

Il faut croire qu’on n’est pas forcément mieux lotis dans les quartiers chics. “Regarde, on est au Golfe et t’as pas de loisirs, pas de divertissements, rien, alors, que dire de l’intérieur du pays ? Tu vas à la plage, tu n’es pas tranquille avec les agressions, les vols, laâraya. Résultat des courses : tu te roules un pétard et t’es pénard”, lance un galopin.

 

 

Fringues

 

“Je suis très portée sur les fringues et je suis accro de la mode”, avoue Katia, une jeune lycéenne de 18 ans originaire de Béjaïa. En déambulant dans les rues d’Alger, de Sétif, d’Annaba ou d’Oran, point de différence entre le look de beaucoup de nos jeunes et celui de leurs congénères d’outre-mer. C’est l’un des effets les plus patents et les plus immédiats de la mondialisation par télévision, magazines et… trabendo interposés. Culte de la marque, du chic et du free style auront envahi en force nos “fashion victims”.

Dans leurs hymnes, les “Chenaouas” glorifient “el marqua” et surtout “etttacha”, comprendre les baskets Nike “grifa”.

Et, sous ce chapitre, il convient de souligner un phénomène : même le hidjab s’y est fait. Et les boutiques de “libass char’î” l’ont compris, n’hésitant pas à proposer tout une gamme de hidjabs “in” en conformité avec les canons de la mode version “anaqa islamiya”. L’autre jour, à Bab El-Oued, nous avons été frappés de rencontrer une jeune femme en tchador chaussant des pumas très tendance. Foulard bariolé, jupe tzigane ou jean serré marié à une tunique en soie à la coupe affriolante, c’est la synthèse impossible qu’auront trouvée nos diablotins de teenagers pour marier tradition et modernité en une belle schizophrénie vestimentaire, avec les compliments d’Amro Kh

 

 

Guerre (de Libération)

 

Les jeunes s’intéressent-ils à l’histoire de leur pays, en particulier l’histoire du Mouvement national ? Il faut avouer que nous avons eu droit à ce propos à des “non” secs qui s’expliquent par un problème de transmission, l’école enseignant mal l’histoire et la famille, les grands frères, ne jouant pas leur rôle de mentors. Mais aussi, nous avons été surpris par l’attitude de jeunes qui, en apparence, font plutôt désinvoltes et en rupture de ban avec la mémoire collective, mais qui sont en réalité beaucoup plus profonds que cela ne paraît. “Nous passons parfois jusqu’à trois heures à discuter histoire”, dit El Amri, 20 ans, qui refait son bac à Oued Koriche, avant de lancer : “Si un jour, je pars en France, je ferai toutes les bêtises du monde pour rendre à la France la monnaie de sa pièce.” Son ami renchérit : “Nous connaissons les hauts faits d’armes de Ali Lapointe, de Ben M’hidi… J’habitais à la Casbah et j’ai grandi là-dedans. Ces hommes-là ne reviendront jamais. Si les moudjahidine avaient su ce qu’il adviendrait du pays, ils n’auraient jamais lutté pour l’indépendance.” De ce fait, l’idée que le combat des moudjahidine a été trahi, que des harkis sont incrustés dans les institutions de l’État, que le martyre des chouhada a été vain est fortement ancrée dans l’esprit de contingents de jeunes déçus par l’Algérie post-indépendance. Un sentiment, du reste, curieusement partagé par ceux-là même qui ont pris part à la Révolution. “La guerre d’Algérie est un tissu de mensonges”, tranche un lycéen.

Selon un sondage commandé récemment par l’Organisation nationale des enfants de chouhada (Onec) autour du thème du rapport des jeunes à l’histoire à travers leur réaction à la loi du 23 février, et réalisé sur un échantillon 1 607 jeunes âgés entre 18 et 35 ans, il ressort que 58% avaient une idée de la loi controversée du 23 février. 56% se sont prononcés résolument contre le retour des harkis et 79% ont exigé des excuses officielles de la part de la France comme préalable catégorique à la signature d’un traité d’amitié.

 

 

Harraga

 

“Brûleur de frontières”. La majeure partie des jeunes de sexe masculin à qui nous avons demandé de choisir entre une belle fille, un bon job et un visa, leur réponse à l’unanimité était, on l’aura deviné, un sauf-conduit pour l’étranger. Et les filles ne sont pas en reste de cette quête. Katia, 18 ans, lycéenne, s’épanche : “Ce pays n’a rien fait pour les jeunes, pourquoi y resterais-je ? On n’est pas épanoui ici, on n’a rien, pas de liberté, pas de perspective ; la société ne nous comprend pas, alors pourquoi rester ? À la première occasion, je partirai, ça c’est clair !” Au-delà du vœu pieux, d’aucuns sont même passés à l’acte : “Il y a beaucoup qui tentent leur chance en se faisant embarquer dans des conteneurs moyennant une "tchippa" de 2 ou 3 millions. Les plus nantis payent des marins à 20 millions ou bien achètent carrément le visa en se faisant établir des dossiers administratifs bidon” témoigne-t-on. Sous ce même chapitre, il faut dire que les moins jeunes, peut-être par conscience de ce qui guette le candidat à “el hedda”, montrent nettement moins de ferveur quant à la perspective d’émigrer, a fortiori ceux qui ont une bonne situation matérielle à l’instar de Nassima, notre déléguée médicale : “Je gagne bien ma vie ici. Je ne vois pas pourquoi j'irais trimer dans des pays où l'on ne veut pas toujours de nous”, dit-elle. D’autres émettront tout simplement le vœu d’évoluer dans un monde sans frontières, de manière à pouvoir voyager sans entraves mais tout en gardant leur port d’attache ici.

 

 

Hittistes

 

De “hit”, mur. Mot apparu au milieu des années 1980, au plus fort de la crise économique, pour désigner tous ces jeunes “teneurs de mur” qui n’ont que le roulage des pouces pour occupation en roulant un joint après l’autre pour ceux qui ne vont pas à la mosquée. Et qui mieux que Fellag, notre “hitologue national” pour disséquer ce phénomène quand il lance : “Au bout d’un moment, même le mur rentre chez lui et toi toujours là à ronger ton frein… ”

Combien de chômeurs y a-t-il en Algérie ? Le dernier chiffre officiel situe autour de 13% le taux de chômage. Il convient de souligner à ce sujet qu’une bonne partie de ceux à qui nous avons demandé quelle était leur plus grande aspiration, leur réponse a été prosaïquement : “el khedma”, un travail. Pour Youcef, cuistot au chômage rencontré à Bab El-Oued, si le travail manque en Algérie, c’est la faute aux femmes, ou, plutôt à Bouteflika qui a donné, selon lui, la priorité de l’accès à l’emploi aux femmes. “C’est "haq al mar’a", le droit de la femme. Bouteflika a donné 80% des boulots aux femmes, et les 20% restants aux enfants taa eddoula. Et nous, out !”, peste-t-il.

 

 

Homos

 

“Pour amitié voir "avec Homme mature sérieux, discret surtout, je suis hors milieu et sans expérience dans ce monde gay" (sic). Ce genre de messages sont fréquents sur certains sites. Ils renvoient à une catégorie de plus en plus “visible” dans l’espace social même si elle se heurte parfois à une certaine homophobie agressive. “Je suis lesbienne et ma famille ne le sait pas. C’est difficile de vivre cela dans notre société. Mayefehmouche”, se confie une internaute. Une autre, une bachelière dans la même situation, a choisi pour pseudo “l’Incomprise”, et quand nous nous enquerrons du secret d’un tel choix, elle dira : “Je suis lesbienne et le vis très mal. Ma mère et ma sœur le savent… C’est dur… ” Un gay, 20 ans, étudiant en droit, raconte comment il s’est fait agresser par des jeunes en raison de son identité sexuelle. Mais d’un autre côté, il faut reconnaître aussi que les homos en général se sont imposés dans le paysage social et vivent plutôt en bonne intelligence avec leur entourage. Ils sont même appréciés pour leur tempérament enjoué et leur esprit festif et gai (sans mauvais jeu de mots). Désormais, les homosexuels “sexe-priment”. Et avec quelle truculence ! Quelle gouaille ! “Je cherche un actif très sérieux et très discret qui aurait un coin tranquille dans Alger.” Avant, leur espace d’expression favori pour leurs “coming out” était les murs des toilettes publiques.

Aujourd’hui, ils ont leurs cafés, leurs salons de thé, leurs plages, leurs discothèques, leurs restos, leurs icônes (voir Cheb Abdou). Ils se pavanent rue Didouche-Mourad en grappes et en groupes et s’affichent presque comme une “communauté”. En définitive, et aussi curieux que cela puisse paraître, l’homophobie n’est pas aussi voyante, aussi épidermique qu’on pourrait le croire pour une société foncièrement conservatrice, machiste et sans pitié envers les “minorités”.

Ne manque qu’une gay-pride à l’algérienne. J’habitais seul avec maman…

 

 

Internet

 

C’est le dada des jeunes “high-tech”, l’outil emblématique de la “jeunesse numérique”. Avec la prolifération des cybercafés, les trouvailles amusantes du Messenger, la généralisation de l’enseignement informatique, le plan Ousratic et autres PC par facilité, l’Internet s’est démocratisé parmi les jeunes. “Moi, je consulte le Net surtout pour me documenter”, confie une étudiante. “Moi, je ne suis pas trop tchat. Je vais surtout sur Internet pour télécharger de la musique, des clips, des films”, dit Imed. Il convient également de relever que les potaches ont de plus en plus recours au Web pour leurs devoirs scolaires en abusant du “copier-coller”, ce qui fera dire à un cogitant de boulevard : “J’appellerais tout ça : la technologie de la paresse.”

Il faut citer aussi la mode des blogs, ces pages perso où n’importe quel quidam peut venir s’épancher en déballant sa vie intime, photos à l’appui. D’un point de vue anthropologique, les jeunes donnent l’impression de s’être structurés dans un ordre social nouveau, une sorte de société parallèle, une “e-société”. La toile fonctionne, en effet, comme une tribune libre, un “territoire libéré” où les bloggers de tout bord peuvent vider leur sac, faire jaillir leurs “e-motions”, donnant lieu à un véritable foisonnement d’utopies numériques. Les cybercitoyens sont même en passe de prendre le pouvoir au sein de l’Algérie “virtuelle”. Et vive la République électronique !

 

 

Jeux vidéo

 

Corollaire du thème précédent. Une véritable drogue d’une légion de kids mordus des “counter-strike”, “half-life”, “warcraft” et autres playstations. Il y en a même qui s’organisent en “tribu” pour d’interminables jeux en réseau. Les plus accros n’hésitent pas à effectuer des déplacements éloignés pour livrer des parties aux allures de défi avec leurs congénères, aux quatre coins du pays.

 

 

Lecture

 

Que lisent les jeunes ? Liraient-ils moins avec la concurrence de la télé, Internet ? On aurait évidemment tort de généraliser, mais d’aucuns nous ont avoué que la lecture les “gavait”. L’inaccessibilité du livre et le peu d’essaimage des bibliothèques publiques n’est pas fait pour leur inoculer le virus de la lecture. Sans parler du rôle peu engageant du milieu scolaire, aggravé par l’attitude de parents souvent démissionnaires.

Ceci étant dit, il reste que beaucoup lisent les journaux, des magazines spécialisés, et ceux qui ont un encadrement familial lettré montrent un intérêt accrus à des lectures consistantes. Imed, 18 ans, notre lycéen d’El-Mouradia, a ainsi lu Nedjma et le Cadavre encerclé de Kateb Yacine dès l’âge de 16 ans. Il nous récite par ailleurs toute la série Paolo Coello, un peu d’Amine Maâlouf, des livres d’histoire… Sinon, les jeunes lisent surtout religion en ce moment, histoire du Prophète, un peu de BD (mais sûrement pas “danoises”…)

 

 

Mariage

 

Les jeunes ont-ils aussi ardemment envie que leurs parents de fonder une famille ? En 2005, il y a eu 280 000 mariages contractés, selon l’ONS. Les statistiques révèlent un fléchissement de la croissance, malgré l’augmentation de près de 12 000 unions. La croissance ne représente que 4,4 %, après avoir été de 10 % en moyenne ces dernières années. Ce recul de la nuptialité pourrait être attribué à des raisons essentiellement économiques, mais aussi de mentalités liées notamment au statut de la femme. Il faut noter aussi que l’on se marie de plus en plus tard et les célibataires virent parfois en “célibattants”, pour reprendre le mot de Mohamed, 32 ans, spécialiste en marketing. “On ne se marie pas pour se marier ni pour faire plaisir aux parents mais, avant tout pour soi. Et seulement quand on a trouvé le bon partenaire”, dit-il. Mais cela reste sacré. Les jeunes rencontrés nous ont exprimé sans ambages leur souhait de se marier jeunes pour avoir vite des enfants et, aussi, pour éviter de tomber dans “le péché” (“ezina” ou bien “al fahicha”). D’autres regrettaient que la crise endémique du logement malgré les efforts de l’AADL empêche durablement les jeunes couples de fonder un foyer. Côté filles, si certaines continuent à caresser le rêve de porter la robe blanche et d’être mamans, d’autres, en revanche, semblent complètement refroidies quant au paradigme traditionnel du bonheur. Les femmes sont de plus en plus maîtresses de leur destin, à la faveur de leur indépendance économique et de leur promotion intellectuelle et sociale. Aussi ne se bousculent-elles pas trop au portillon de la soumission conjugale. Nassima : “Nous faisons des études supérieures, nous travaillons et nous nous assumons, alors il est tout à fait naturel que nous nous montrions un tantinet exigeantes, surtout que nous ne ressentons guère le besoin d'être avec un homme.”

 

 

Musique

 

Quelles sont les préférences musicales de nos jeunes ? Difficile à cerner quand on sait que les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Mais il ressort de notre petite enquête que la soul, le rap et le R’n’B viennent en tête des écoutes musicales, en plus de la nouvelle musique orientale et ses icônes libanaises, largement diffusées grâce aux chaînes musicales arabes (Rotana, Melody Arabia et autre Mazzika...).

Il y a aussi le gnawi qui est très en vogue depuis le phénomène Gnawa Diffusion. Chapitre musique algérienne, le raï fait l’unanimité avec des noms comme Houari Dauphin, cheb Hassan, chebba Kheïra, Nasro… Mais celui qui nous surprendra par son immense popularité post-mortem auprès des jeunes, c’est incontestablement… Hasni, le crooner au timbre inimitable, idole “indétrônable” de tous les cœurs brisés, tout comme Matoub chez les jeunes Kabyles. Il y a aussi Khaled, mais ses fans disent préférer l’ancienne version du King, le “raï world” et particulièrement le “raï français” lui ayant, à leur avis, moins réussi. Notons par ailleurs qu’à Alger, le chaâbi demeure incontournable avec ses valeurs sûres de toujours : feu Guerrouabi, Amar Ezzahi, mais aussi Kamel Messaoudi, Réda Doumaz… On retiendra enfin le succès du rap algérien, notamment Lotfi Double Kanon, largement plébiscité pour la crudité de ses textes

 

 

Nasrallah

 

Depuis sa dernière prestation face à l’ennemi intime du monde arabe, Israël, le chef du Hezbollah s’impose aux yeux de la majorité des jeunes comme le “Che” des musulmans. Il a d’ailleurs une barbe bien fournie comme Ernesto Guevara. Mais au lieu du béret légendaire, il est plutôt coiffé d’un turban frappé  non pas d’une étoile rouge, mais de la baraka divine et de la bénédiction de toute une nation.

Il faut dire que les jeunes sont très sensibles au thème du “héros”, et dans le contexte de l’agression israélienne contre le Liban, pays du Cèdre et de Nancy Aâjram, la “victoire” symbolique du Hezbollah ne pouvait que forcer l’admiration, surtout lorsque l’on songe à la blessure narcissique que représente le poids du joug israélien dans la mémoire collective arabe. L’impact psychologique de l’“icône” Hassan Nasrallah est tel que lors d’émeutes récentes qui ont embrasé le douar Sidi-Abdallah, près de Mahelma, les émeutiers s’étaient tout bonnement affublés du titre de… “al moqawama”, par allusion aux combattants du Hezbollah. Il faudrait toutefois relever que pour d’autres jeunes interrogés, ils nuançaient leur soutien à Nasrallah en faisant valoir qu’il était après tout chiite et que sunnites et chiites ne “parlent pas” le même islam.

 

 

Navigui

 

Autre mot-clé du dictionnaire des jeunes algérois, tout comme “bougi”, “activi”, “dir ettaouil”… “navigui” est étymologiquement un terme marin qui renvoie à la navigation, et, là, on retrouve la proximité de la mer, la mer nourricière, l’appel du large, bel emprunt (et surtout “embrun”) linguistique… Le jeune doit “ramer” pour gagner sa pitance, se faire une situation… Au pire, il doit “galérer” (autre mot marin), mais dans son code d’honneur, il ne doit pas céder, se laisser submerger par les difficultés de la vie, ou être “âla”, un fardeau pour ses parents. De plus en plus de jeunes se prennent ainsi en charge, voguant parfois très loin de l’autorité parentale au point de faire vaciller l’ordre traditionnel au sein de la petite barque familiale quand le mousse s’émousse à trop vouloir supplanter le capitaine…

 

 

Orthographe

 

Slt, keske tu 2m1 ? T c koi ? G 1 super plon 2 sorti !!...” Voilà à quoi ressemble de nos jours le français kid. C’est en effet un thème en soi, à en juger par le bouleversement de la morphologie de la langue sous l’effet des nouveaux codes “barbares” induits par les SMS, les mails, le chat et autre langage électronique à l’orthographe improbable. “À un moment donné, j’ai tellement pris le pli de cette orthographe que, sans m’en rendre compte, j’ai rendu un devoir scolaire avec des abréviations de ce style”, confie Othmane, jeune lycéen qui a pourtant un excellent oral.

 

 

Politique

 

À l’instar de segments entiers de notre société, il est aisé de détecter une franche désaffection de la chose politique chez les jeunes. Ils résument cela en une seule épithète : “Khoroto !” Une enquête commandée par le MJS en 2004 sur les besoins et les aspirations des jeunes révélait que sur un échantillon de 8 325 jeunes, seulement 14% étaient adhérents d’une association et seulement 8% (âgés de plus de 26 ans) étaient militants d’un parti politique, tandis que 7,6% étaient engagés dans une activité syndicale. Au reste, il suffit d’une prise de température sommaire dans les campus pour se rendre compte que les anciennement bouillonnantes Bab-Ezzouar, la Fac centrale, la cité Taleb-Abderrahmane à Ben Aknoun ou même l’université Mouloud- Mammeri à Tizi Ouzou ne sont plus ce qu’elles étaient du temps des chocs militants entre pagssistes, militants berbéristes et “khouandjia” (les Frères musulmans, comme on les appelait à l’époque). La thèse la plus pessimiste attribue ce manque de ferveur militante à l’échec relatif de la mouvance démocratique, d’autres aux pressions du pouvoir qui multiplie les entraves à toute action citoyenne. Cela dit, les jeunes que nous avons rencontrés se sont dits ponctuellement intéressés par la politique au gré de l’actualité. La plupart d’entre eux accordent peu de crédit aux élections mais, néanmoins, considèrent l’acte de voter comme un devoir citoyen. Une jeune internaute, 24 ans, licenciée en psychologie clinique au chômage et établie à Tlemcen, nous surprend par cette réaction qui en dit long. Interrogée sur sa position de principe par rapport au vote, elle dit : “Je ne crois pas aux élections mais je vais voter. En fait, je vote juste pour avoir une autorisation pour sortir des documents.”

 

 

Papiche

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En langage ado, minette un peu frivole, imbue de ses formes, qui rend fous les hommes d’âge mûr, au premier chef les baggarine, nouveaux riches puant le fric pourri et dénués de savoir-vivre jetés sur le rivage de la fortune par un risible accident monétaire, et qui infestent les cabarets d’Alger au bras justement de ces “papichettes”, parfois des mineures. Par extension sémantique, “papiche” est lancé à titre péjoratif pour désigner toute personne immature et un tantinet efféminée, avec un zeste de coquetterie déplacée dans les manières.

 

 

Religion

 

Présente peu ou prou chez les jeunes en dépit de la disqualification militaro-populaire de l’islamisme radical. Centre d’intérêt incontestable chez la plupart de nos mômes, à des degrés divers et selon des pratiques différenciées. On note un retour en force du qamis et de la barbichette dans l’espace public, à la faveur du double effet du “wiam” et de la “moussalaha”. Mais les jeunes pratiquants restent globalement à l’écart de la bigoterie. La chaîne Iqraa, faut-il relever par ailleurs, a largement contribué à ramener les jeunes, les filles tout spécialement, dans le giron de la religion, surtout les prêches cathodiques du gentleman prédicateur, Amro Khaled. Certains jeunes que nous avons rencontrés, qui ne présentent en apparence aucun signe de rigorisme, ont tenu à dénoncer le “rôle dépravateur” et les “errements hérétiques” des cours de philo au lycée. “Yerham babak, ils t’enseignent à l’école que tu descends du singe. C’est pas du kofr ça ?” fulmine un lycéen qui refait son bac, avant d’asséner : “La philo est un danger pour la pérennité de la religion.”

 

 

Sexualité

 

Une blague aux allures d’anecdote rapporte qu’une équipe de télévision d’une chaîne française, en reportage à Alger, est allée sonder un jeune hittiste à propos de la situation au bled. À un moment donné fuse une question en rapport à la vie sexuelle du type. Et le “hitiste” de lancer : “C’est des rumeeeuuuurs, c’est des rumeeeuuuurs !” Pour fictive qu’elle soit, cette note d’humour n’en reflète pas moins l’état de frustration d’une jeunesse énergiquement pubère et en proie à la misère sexuelle (au point que d’aucuns ont vu dans cette privation structurelle l’un des ingrédients de la violence terroriste, en témoignent les enlèvements de jeunes filles et les viols dans les maquis). Exclue et du circuit du mariage et de celui du libertinage, faute d’infrastructures (et parfois aussi de “main-d’œuvre consentante”), elle fantasme sur tout ce qui bouge. Et sa libido avariée de dégénérer en discours machiste frisant la misogynie primaire. Ceci étant dit, un constat s’impose : la génération actuelle passe pour “précoce” aux yeux de beaucoup de “prudes” parmi les grands frères. En tout cas, il est établi que les jeunes d’aujourd’hui ont sur ce chapitre, comme sur le reste, une connaissance qui est loin d’être sommaire. En témoignent les bosquets et autres “maquis roses” infestés non pas de terros, à Éros ne plaise, mais de joyeux tourtereaux. Ils auront ainsi trouvé dans la panoplie des supports de communication de la vie moderne et ses contenus polissons le mentor idoine pour leur dispenser le nécessaire d’éducation sexuelle que l’école n’osera jamais leur prodiguer, la question demeurant fondamentalement taboue.  Et ne faites pas l’ingénu effarouché si vous vous voyez confesser par la bouche d’un ado un peu coquin, un peu grivois, qu’il a déjà goûté au fruit défendu. D’ailleurs, il s’en est trouvé effectivement qui nous ont confié avoir fait l’amour avant même d’avoir atteint leur majorité. À l’inverse, il y en a eu qui, sous des airs d’hédonistes entreprenants et lubriques, portés en apparence sur la bagatelle, se révélaient des amants sévères, très tatillons sur la forme. “L’idéal pour moi serait de faire l’amour, le vrai, après le mariage. Pour le moment, j’essaie de réfréner mes pulsions. Je sais où m’arrêter. D’ailleurs, croyez-moi, je préfère les préliminaires. Hamdoullah, je fais la prière. La religion reste un bon garde-fou contre le péché”, dit ce beau gosse de 18 ans, élève dans un lycée huppé d’Alger. Un autre, à peine 17 printemps, reconnaît, défait : “Avant, mon credo était : pas de sexe avant le mariage. Aujourd’hui, je dois me rendre à l’évidence que je ne pourrais pas tenir cette promesse.” Son pote, le beau gosse, revient à la charge : “Oui, avec toutes ces filles super bien roulées qui ne cessent de nous provoquer, comment veux-tu te retenir ? Vise-moi cette sirène, oulàlà… Comment veux-tu garder la tête froide devant une bombe pareille ? !” soupire-t-il, joignant l’œillade à la parole, déstabilisé par le spectacle d’une silhouette aguicheuse qui passait. Côté filles, les avis vont des chastes militantes qui ne veulent même pas entendre parler du sujet, à celles qui avouent sans tabou que leur but premier, par exemple sur les sites de discussion, est de vivre des aventures érotiques, même si elles appréhendent parfois de passer du virtuel au charnel. “Les mots suffisent à éveiller mes sens”, confie une internaute de 30 ans.

 

 

T’bezniss

 

Déformation du mot business. Pour nombre de jeunes, c’est plus important et plus rentable que les études. Mais il y en a qui arrivent à marier études et affaires “pour se remplir la tête et les poches”, résume un garnement. Mohamed, 20 ans, handicapé plein de dynamisme et de volonté, a la main heureuse question business. “J’ai commencé tout petit avec la vente des livres scolaires dans mon quartier. Après, j’allais à souk Edlala et je ramenais des trucs, des parfums, à des prix imbattables. Aujourd’hui, j’ai augmenté mon capital. Je fais mes achats au D15, à El-Harrach, des vêtements surtout, t-shirts, casquettes, baskets, et j’écoule ma marchandise à Bab-El-Oued. J’ai fait un bon chiffre cet été. Cela me permet d’avoir un petit pécule pour la rentrée”, confie-t-il. Mais au-delà de ce petit business de quartier, il faudrait surtout lorgner le grand capital, celui qui irrigue les voies impénétrables de l’informel. Un business qui fleurit avec le commerce du “taïwan”. Informel + contrefaçon : telle semble être la formule gagnante, le secret du jackpot.

 

 

Violence

 

Voilà un terme que nous connaissons bien, pas seulement au regard de la décennie rouge et ce qu’elle a charrié de cadavres et d’horreurs, mais surtout en considération de ce qui serait de l’avis de nombreux spécialistes comme la marque de fabrique de l’Algérien. Mais, question violence terroriste stricto sensu, d’après les échos que nous avons recueillis auprès des jeunes, l’islamisme armé peine à recruter. “Si j’en trouvais l’occasion, j’aurais pris le maquis. Mais la plupart de ceux qui sont aujourd’hui au maquis ne sont pas sincères. Ils sont partis pour faire du fric. J’en connais qui sont revenus avec des 4X4. Moi, je connais très bien les anciens du FIS. J’ai grandi à La Casbah. Hocine Flicha était un voisin. C’était un voleur à la sauvette et c’est pour cela d’ailleurs qu’on l’a surnommé  Flicha” tellement il courait vite”, raconte un jeune de Bab El-Oued, rebelle dans l’âme mais réfractaire à la mouvance salafiste radicale. D’aucuns estiment que la violence islamiste s’est recyclée en violence urbaine, d’où la recrudescence de la délinquance et du grand banditisme. Toutes ces violences trouveraient en fait dans la détresse sociale et le manque de perspective, ajoutés à la rupture des canaux de communication traditionnels, une même matrice, et dans les jeunes désœuvrés un terreau idoine. La violence s’exprime sous plusieurs formes, y compris sous celle de la violence routière. Dans le rapport de l’enquête réalisée par le MJS sur les jeunes en 2004, on lit : “Les jeunes citent au premier rang des risques qu'ils encourent, les accidents de la circulation, ce qui témoigne sans doute d'une situation routière catastrophique (…) Au second rang, les jeunes citent les risques d'agression. Le sentiment de vivre dans une société plus violente est partagé par un jeune sur trois. Il va de soi que la société de consommation engendre un risque plus important sur certains de ses symboles, tels que le téléphone portable (…) Au quatrième rang, les jeunes citent les risques liés au terrorisme. Bien que la menace terroriste ne soit pas totalement écartée, les jeunes ont soit intégré que la lutte contre le terrorisme prendrait du temps, beaucoup de temps, soit que le pacte de concorde civile et la lutte sans merci contre les terroristes aboutissent aujourd'hui à une Algérie relativement pacifiée.”

 

 

Zetla

 

C’est le compagnon fidèle de tous les solitaires mélancoliques. Les jeunes se roulent des joints sur la place publique, se passant allègrement le pétard de l’amitié d’une main à l’autre en une farandole exaltée. Sans être tous des junkies, nos “Burroughs” en puissance disent trouver dans la came un effet apaisant indéniable. Ce qui amènera cet élève imberbe, à peine haut comme trois pommes, à réclamer que le shit soit tout simplement légalisé, “comme en Hollande”. “Moi, mon truc, c’est ça. Je fume mon joint et je suis pénard. En tout cas, je préfère ça que les cachets, les drogues dures ou même l’alcool”, dit-il. “On aurait tort de croire que les gens qui fument ces choses-là sont des dépravés. Parfois, ils sont meilleurs que ceux qui jouent les saintes nitouches. Ils sont tranquilles dans leur coin et ne cherchent des noises à personne.” Pour beaucoup de jeunes, en effet, le kif et la “zetla” sont les moins nocifs des euphorisants. Aussi le joint s’est-il banalisé. Il est presque aussi anodin que la cigarette. C’est le passe-temps favori de beaucoup de désœuvrés mais aussi de jeunes qui se roulent un “Bob Marley” (“idarrah garou”) par “gosto” tout simplement. C’est ce que les jeunes appellent dans leur jargon “iaâmmar rassou”, littéralement “se remplir la tête”, entendre de vapeur enivrante, en vue de se vider l’esprit.  On dit aussi “ikhaloui rouhou”, ce qui renvoie au mot “khouloua”, “solitude quiétiste”, un peu comme dans la terminologie soufie, l’état du drogué croisant le ciel du derviche pénitent au nirvana du détachement des pesanteurs terrestres.

Dans son blog, un jeune amateur de zetla compare l’effet de celle-ci à celui de la musique mystique de Nusrat Fatah Ali Khan, le grand maître de la musique “qawali”, musique spirituelle du Pakistan. “Tu ne peux pas comprendre toute la force, le génie et la subtilité de cette musique, écrit-il, avec tout le stress, les problèmes et la misère de ton quotidien. Dans ta tête, il faut t’élever avec tes sens au-dessus de tout cela pour atteindre des niveaux de ton esprit, où la musique est loi, ordre qui organise tout, comme l'est la gravité dans l'univers. Oui j'adore “ez zatla” ! Hé ! Ce n'est pas pour rien que les rastas ont construit tout un culte autour… J’adore aussi Nusrat. Tu sais pourquoi je compare toujours Nusrat Fateh Ali Khan à Bob Marley ? Ils ont chanté les mêmes trucs…”

 

M. B.

 

Fin

 

 

ACCÈS AUX SITES :

 

Page pour usage personnel. Références des photos dans leurs noms. GeLamBre. Septembre 2006